Allez-y au printemps; tout ici est musique fraîche, limpide,
d'une joie si profonde qu'elle rejoint les domaines les plus secrets
de l'être. Châtillens, c'est du Mozart. Vio Martin
Son portail franchi, l'impression d'harmonie déjà ressentie à la vue
de ce simple sanctuaire entouré de son décor champêtre, se retrouve
plus intense encore dès que les yeux, accoutumés à la pénombre de
l'intérieur, en découvrent toute la beauté.
Une lumière colorée et chaleureuse descend des vitraux du
peintre-verrier Louis Rivier (1885-1963), artiste vaudois
profondément attaché aux valeurs religieuses. Dans son oeuvre la
nature est toujours présente, les fleurs. accompagnent et mettent en
valeur chaque représentation. Richard Heyd qui dans son livre «
Rivier » raconte l'enfance de l'artiste et l'amour qu'il porte à la
nature, écrit: «Des roses blanches, des clématites et des liserons
animaient chaque recoin et tapissaient les murs de la maison. De
tout ceci, l'enfant se souviendra, et ses préférences iront, au long
de sa vie, à ces fleurs auxquelles se joignent zinnias et
reines-marguerites».
Ce très bel ensemble de vitraux fut exécuté et mis en place par
Guignard et Schmit, maîtres verriers à Lausanne. Dans la nef nous
trouvons: la Vision d'Isaïe, l'Échelle de Jacob, le Prophète,
l'Agneau de Dieu. Dans le choeur l'on remarque, deux charmantes
petites fenêtres en tiers-point avec couronnement trilobé, dont
l'une porte en son vitrail, l'écu de Saint-Maurice, la seconde, la
devise des moines de Haut-Crêt: Ora et Labora. Au centre sur
la grande baie à deux lancettes surmontées d'une rose, diverses
scènes relatent la vie de Jésus. Ce sont: le Baptême du Jourdain, la
fille de Jaïrus, la Pécheresse aux pieds de Jésus, la Tentation, la
Samaritaine et Gethsémani. La petite chapelle qui s'ouvre au sud sur
la nef est éclairée par une fenêtre gothique, dont le vitrail porte
les armes de Jean 1°; comte de Gruyère, baron d'Oron et de la
famille de Joffrey, anciens possesseurs de La Dausaz.
Nos prédécesseurs ont voulu que leur église soit belle et c'est avec
générosité que pendant les années 1913-1914, lors des travaux de
restauration, ils ont participé à son embellissement. Pour la pose
des vitraux une souscription spéciale fut ouverte. Le remplacement
des vitres à carreaux des fenêtres représentait une somme importante
à trouver. La souscription n'en récolta qu'une partie, ainsi le beau
vitrail qui décore la petite chapelle latérale fut offert par deux
soeurs: Mlle Vuagniaux et Mme Favre.
Mais il reste beaucoup à faire et le pasteur Biéler fera publier ces
quelques lignes dans le journal «La Paroisse» de décembre 1913 -
«Passez à Châtillens. Regardez la grande fenêtre du choeur, le
chef-d'oeuvre de la restauration. Vous la représentez-vous sans
vitrail? » - (En effet, cette fenêtre très mutilée, fut
'reconstituée grâce aux morceaux retrouvés dans les murs, et que
curieusement, nos ancêtres avaient cachés dans la maçonnerie). Mais
le pasteur sait qu'il a déjà bien souvent fait sonner la cloche
d'appel aux bourses et que les paroissiens ont déjà beaucoup donné.
Alors que faire?
Marius Demiéville, qui vit en France à Nogent-sur-Marne, suit avec
intérêt la restauration de ce temple qu'il connaît bien. Il est né à
Châtillens et il a gardé un amour profond pour sa patrie et en
particulier pour son village natal. Avec son frère, le Dr Paul
Demiéville, ils décideront d'offrir à la paroisse la somme
manquante, pour permettre la pose de vitraux à toutes les fenêtres
du temple.
Marius et Paul Demiéville sont nés à Châtillens dans la belle maison
qui appartient aujourd'hui à M. et Mme Ernest Schaerer
(1). Leur père était receveur
de l'Etat et leur mère Thalie était la soeur de Charles Pasche,
auteur de «La Contrée d'Oron». Marius fit une carrière commerciale
en France et fut le président du Comité central suisse de secours
créé à Paris en 1914. Il resta très attaché à l'école de son village
à laquelle il facilita l'acquisition de matériel d'enseignement et
l'organisation de nombreuses courses d'études. Après sa mort
survenue en 1916, la Municipalité recevra son dernier don, le fameux
tableau du Major Davel peint d'après l'oeuvre de Gleyre. Selon le
désir de M. Demiéville, il sera placé « à l'angle de la grande salle
d'école», aujourd'hui la classe de Mme Kissling.(2)
Le Dr Paul Demiéville, établi à Lausanne, y institua dès 1885 et
pour la première fois une consultation gratuite. Il fut l'un des
médecins fondateurs du Dispensaire central qui s'ouvrit à Pépinet en
1887, et devint par la suite professeur et directeur de la
Policlinique universitaire de Lausanne. Décédé en 1947 à l'âge de 92
ans il laissa l'image d'un homme de science qui passa toute sa vie
au service d'autrui.
Louis Rivier dira à Marius et Paul Demiéville toute sa
reconnaissance «pour avoir si généreusement permis la création d'un
ensemble homogène; c'est rare qu'un artiste ait l'occasion de faire
tous les vitraux d'une même église et de réaliser ainsi, un tout».
L'église de Châtillens a gardé son caractère profondément humain car
elle témoigne de la foi et de la générosité de ceux, qui avant nous,
sont venus en ce lieu.
Elisa Rossier
(1) Actuellement propriété de
Pierre Veya.
(2) Salle de classe du
rez-de-chaussée du collège de Châtillens.
Tiré des articles parus dans "Le Courrier" d'Oron-la-Ville du 12
avril 1990, écrits par Elisa Rossier de Châtillens.
Photos :
Gérald Wist